Le Mans Pop Festival 2021

Thierry Grolleau

Thierry Grolleau

novembre 1969

Je sors du ventre de ma mère à Aubervilliers. Je n’y ai jamais remis les pieds. Aubervilliers. Armstrong a déclaré il y a peu : « That’s one small step for a man… » Kadhafi prend le pouvoir en Lybie. Pompidou annonce la création d’un centre d’art contemporain dans le quartier de Beaubourg. Montand et Trintignant sont à l’affiche de Z. Brassens chante Les oiseaux de passage. Une photo immortalise son interview croisée historique avec Brel et Ferré. Les Beatles viennent de sortir Abbey road mais c’est la fin de l’aventure. Gainsbourg et Birkin sortent Je t’aime… moi non plus et bien sûr : 69 année érotique.

novembre 1979

J’ai dix ans et je vis à Bougival dans les Yvelines avec ma mère, ma grande sœur, 2 chiens et trois chats. Je porte des jeans’ patte d’eph’, des sous-pulls et je suis plutôt heureux même si je n’ose pas dire à Lætitia que je suis amoureux d’elle. A l’arrière de la voiture, on a la main de Pif collée sur la lunette et ma sœur ricane de me voir niquer mon gadget chaque semaine parce que je ne suis pas doué en travaux manuels.
Khomeyni rentre en Iran et fonde une république islamique. Le Canard empoisonne la présidence de Giscard avec une histoire de diamants de 30 carats.
Au cinéma j’ai vu un James Bond, Moonraker, et le premier Superman. Tous les soirs vers 18h, les Forces de Véga et leurs golgoth menacent la Terre et on se demande quel charme Candy peut bien trouver à un blondinet en kilt qui joue (mal) de la cornemuse.
Ma sœur se prend pour une rebelle et me casse les oreilles en écoutant Crache ton venin de Téléphone. Elle demande à mon père, avant qu’il parte en Angleterre, de lui rapporter Breakfast in America de Supertramp. Il lui répond qu’il peut lui donner tout de suite une super trempe. Gainsbourg publie Aux armes etc. Je comprends vite que je préfère les rastas aux paras. Patrick Hernandez décroche le jackpot à vie avec un seul tube : Born to be alive. Le rêve de tout auteur-compositeur-interprète.

novembre 1989

J’ai 20 ans. J’ai les cheveux longs et châtain. J’ai eu mon bac en candidat libre contre toute attente. Je fais des petits boulots pour me faire un peu d’argent de poche. Je tiens tout juste un mois chez Macdo. J’ai créé un groupe éphémère, Johnny Raymond et les ouvre-boites, dans lequel je croyais jouer du saxo. Je rentre dans un court d’art dramatique près de la Gare de Lyon et je suis convaincu que je vais faire une belle carrière de comédien.
Mitterrand inaugure la Pyramide du Louvre. On fête le bi-centenaire de la Révolution française. Un homme à main nue arrête une colonne de chars sur la place Tian’anmen. Rostropovitch joue du violoncelle au pied du mur de Berlin.
Woody Allen sort un de mes films préférés avec l’acteur de Cosmos 99. On découvre Hypolite Girardot, Yvan Attal et Steven Soderbergh.
J’écoute le premier album de Lenny Kravitz, Flowers in the dirt de Paul Mc Cartney, Sarbacane de Cabrel et, pour faire plaisir à mon père, The healer de John Lee Hooker.

novembre 1999

J’ai 30 ans. J’ai les cheveux courts et poivre et sel. J’habite à Clichy avec la femme que j’aime et on se demande si on arrivera à faire un enfant vu que ça fait déjà 3 semaines qu’on essaye en vain. J’ai arrêté le théâtre, suivi une formation de gestion culturelle et j’ai bossé quelques temps dans une petite boite de prod. Je m’offre une année de musique à plein temps dans une école de jazz alors que je n’ai jamais pris un cours auparavant. Ça me permet de comprendre que je ne deviendrai jamais un grand pianiste.
On n’a pas l’air con avec nos lunettes en carton, mais faut ça pour admirer l’éclipse totale de soleil. Sam Mendes sort son premier film. Jean Dujardin et Alexandra Lamy nous font marrer tous les soirs avant le 20h. Les innocents sortent un album que je vais adorer quelques années plus tard. Poutine devient chef du gouvernement russe. Mis en cause dans plusieurs affaires, DSK démissionne du gouvernement Jospin qui cohabite avec Chirac. L’Erika provoque une marée noire en Bretagne. On flippe parce qu’on nous a annoncé la fin du monde, le bug de l’an 2000 et le passage aux 35 heures.

novembre 2009

J’ai 40 ans. J’ai les cheveux courts et maintenant franchement gris argent. J’habite à nouveau Bougival et j’ai trois enfants.
A la télé, on regarde Fort Boyard et Fais pas ci, fais pas ça. Comme beaucoup de parents, je suis au courant qu’il y a encore des films qui sortent au cinéma mais je n’y vais plus.
Sarkozy, président de la République déclare sans rire « Les paradis fiscaux, le secret bancaire, c’est terminé. » Et DSK est la personnalité politique préférée des français selon un baromètre Ifop.
Maintenant ce sont mes enfants qui me font découvrir les derniers hits d’Adèle, Jessie J, Rihanna ou Bruno Mars…
Mais je suis resté fidèle à Sting depuis Police et dans chacun de ses albums j’y trouve au moins une pépite. Dans l’album qui sort cette année, il y a son étonnante version de l’air du froid de Purcell.
Je gagne ma vie en supervisant des projets musicaux à la tête d’une association que j’ai créée. Je programme des concerts, je découvre, je croise et j’admire beaucoup de nouveaux chanteurs talentueux. Parmi eux, Franck Monnet, Jeanne Cherhal et Camille dont je n’ai raté aucun album depuis.
J’ai écrit une quinzaine de chansons que je présente timidement à Jean-Yves (batterie) et Yann (basse) que j’ai rencontrés lors de mon année de jazz il y a 10 ans. Mais je suis encore trop jeune pour me lancer dans une carrière de chanteur.

novembre 2014

J’ai 45 ans. Ça y est. Je chante enfin devant un public à l’occasion d’une formation à la Manufacture chanson du côté du Père Lachaise. Je ne suis pas encore bien sûr de ce que je veux faire dans la vie mais, ça va venir.

THIERRY GROLLEAU