SAMUEL CAJAL

C’était un besoin impérieux, une exigence intime. Ces chansons devaient sortir, ces émotions être expulsées, le cri devait s’exprimer. Sous sa propre forme : celle de Samuel Cajal, qui se décrit lui- même comme un homme de paradoxe, un « faux timide », un garçon calme dissimulant de petites tempêtes intérieures. Cajal a beaucoup composé, beaucoup joué, beaucoup accompagné –mais, jusqu’alors, jamais pour lui-seul. Il collabore ou a collaboré, prêté sa guitare, son écriture ou sa production à Fanch, Karina K!, Jérémie Kiefer, Albane Aubry ou Andoni Iturioz. Il est le corps et l’âme, furieux et foutraques, du très punk Zissis The Beast. Surtout, avec ses camarades Guilhem Valayé, Johan Guidou et Matthieu Lesenechal, soit les épatants et remarqués 3 Minutes Sur Mer, il a passé quelques années à dessiner des merveilles tortueuses et voltigeuses que ne bouderaient pas Radiohead, Bashung ou Timber Timbre. Il apprend alors beaucoup. Il apprend à associer ses vieilles influences, les Doors, Nirvana, Nougaro, Bashung ou Noir Désir à une ligne furieusement claire, à un minimalisme étourdissant entendu notamment chez Troy Von Balthazar, ex-Chokebore. Il apprend à donner des coups de belle langue française au rock anglo-saxon.

Mais il apprend également la frustration. Certaines de ces chansons sont siennes, mais pas tout à fait siennes. Il les a prêtées à ses camarades, il les partage à plusieurs. Il ne les chante pas. Elles sont lui, elles sont d’autres aussi. Il doit se contenter, parfois, de n’être qu’interprète. Il prend puis il perd son mal en patience lorsque 3 Minutes Sur Mer peine à réunir ses énergies pour écrire à nouveau. Deux albums, Des espoirs de singe en 2014 puis L’Endroit d’où l’on vient en 2017, un EP entre les deux (Catapulte en 2016) : c’est à la fois beaucoup, mais c’est trop peu. Il bout. Le besoin de s’exprimer, par lui-même, avec ses mots, ses saillances, ses humeurs et sa voix propres est trop puissant. Cette « époque qui lui taille trop grand, sans utopie » comme il le chante sur l’orageuse et palpitante Fou Dehors, ce « monde joyeusement déprimant » comme le décrit ce garçon scrutant en permanence les deux revers de la médaille lui offrent matière et idées pour des chansons très personnelles. Le bon comme le mauvais, le réjouissant comme le désolant, le tiède comme le brûlant : il ajoute de nouveaux morceaux à ceux qui emplissaient déjà, sans avoir encore été mis au monde, les carnets sur lesquels il griffonne ses idées depuis toujours.

Il reste un pas à franchir. Le plus dur, qui nécessite de prendre son courage et ses chansons à deux mains pour leur donner forme, les chanter et les offrir au monde. « Une fois qu’elles existent, tu as besoin que ces chansons soient entendues », explique-t-il. « Il y a des choses que tu ne peux pas faire chanter par les autres. On en revient à ma personnalité de faux-timide : une part de moi a un peu plus envie de se montrer, et il est temps que je l’assume. Ce n’est pas une vocation. Je chante parce que j’ai des chansons, pas parce que je suis un chanteur. J’aime ce que mon père disait d’Hendrix : il l’appréciait parce qu’il chantait comme un musicien, et je suis aussi un musicien qui chante. Le déclic a été de chanter mes chansons devant des gens, et de me rendre compte que le retour était plutôt bon, que ça accrochait un peu. J’ai joué une première partie de Fanch à la Boule Noire, et je ne me suis pas senti ridicule. Une fois que tu as commencé, il est impossible de revenir en arrière. » Le solo : c’est un plongeon dans l’inconnu qui se profile pour cet homme dont la vie, en parallèle, a été bouleversée par la paternité. Pour tuer les mauvaises raisons, libérer les peurs illégitimes, c’est un saut dans le vide qu’il matérialise, en conscience, par un très déterminant saut à l’élastique dans les gorges du Verdon – en esprit, Bashung n’était sans doute pas très loin.

Le vide : il caractérise bien Une issue, l’album que Samuel Cajal commence alors à concevoir. Bien sûr, ne pas comprendre le vide existentiel, la vacance d’idées, le manque de mots. Entendre en revanche les silences que les chansons du garçon lovent avec force et élégance. « Plus de place pour le silence » est-il chanté sur l’incandescente chanson du même titre ? Au contraire : chez Cajal, par amour du minimalisme, le silence est le de la puissance. « Miles Davis disait que la musique, c’était des notes

qui entourent le silence. Il n’y a pas de meilleure formule. Pour qu’une note ou un mot existent, il faut un contexte. Et le contexte premier, c’est le silence. » Enregistré sur près d’un an et demi avec la complicité de Johan Guidou et Matthieu Lesenechal dans le studio de ce dernier, Une issue est un album de tension, de colère retenue, de rage gracieuse. Tout est à sa place, les interstices silencieux magnifient le tonnerre grondant, tout superflu est banni. « A quoi bon louvoyer ? » interrogent, en duo, Samuel Cajal et Wilfried Hildebrandt sur l’implacable, mécanique et menaçante Cœur Noir. Les chansons d’Une issue ne louvoient pas : elles vont droit au but, droit au brut, droit au beau. Elles sont rêches mais pas toujours sèches, pleines de courants souterrains torrentiels, d’humour discret et de noirceur gracieuse, d’ombres intermittentes déchirées par de lumineuses mélodies (la sobre, évidente et magnifique Langoureusement), pleines également d’arrangements discrets, pleins et déliés.

On pense à Troy Von Balthazar, pas un hasard, à Dominique A, à Bertrand Cantat, à Low, à Pascal Bouaziz, à Flotation Toy Warning. On se prend en pleine face des thèmes forts, intimes et universels. Les renoncements intimes ou unanimes, l’amertume générale, la politique du collectif ou celle, quotidienne, des individus, les causes perdues ou celles à gagner : la très douce mais plus amère encore Indigné, soufflée à deux voix avec Nellyla, également invitée de l’efficace introduction Tu mords, marque notamment l’esprit d’un bel acide. « J’aime le militantisme d’Aragon, de Frantz Fanon, du Palestinien Mahmoud Darwich : leurs engagements politiques passent par la poésie. La lutte n’est pas vivable si on n’y met pas un peu de beauté et de lyrisme. Dans la brutalité de notre monde, la poésie, la délicatesse sont déjà une provocation, une résistance. » L’amour, la haine et leur étroite relation sont également disséqués, tout comme le deuil d’un père sur la chamboulante et crépusculaire Décibels, chantée avec Karina K! – « On se retrouvera, nous ne sommes pas pressés : tes cendres sont à la mer, et sous un olivier », mots indélébiles.

« Ce disque parle des rongeurs, du surmenage et de la misanthropie collective qu’on appelle l’individualisme » écrivait Samuel Cajal à propos de son album lors d’une levée de fonds sur Microcultures. « Ce disque parle des cotisations sociales malmenées, de silences bafoués, d’amour étouffé et de sodomie consentie. Ce disque parle des vivants, d’un deuil apaisé et d’une issue possible. » Il parle d’une issue possible : ce sont un cri rentré et poétique, une rage maîtrisée avec grandeur et beauté qui illuminent le chemin flamboyant qu’emprunte Samuel Cajal.

(Thomas Burgel)